Paysages de Mégalithes de Carnac et du Sud Morbihan

Actualités

21 janvier 2015

Portrait de Florence André - Vivre avec les mégalithes

                      Florence André fait visiter le cairn de Gavrinis, depuis huit ans, à près de 25 000 personnes chaque année, entre avril et octobre.

 

        «  On revient de Gavrinis avec plus de questions que de réponses »

 

" Mon travail est un travail de médiation. Le patrimoine, je suis tombée dedans quand j’étais petite. Et il est au cœur de ma vie professionnelle depuis vingt-cinq ans. En effet, mon père était professeur d’histoire, mes oncles et tantes ont fait beaucoup d’archéologie quand ils étaient jeunes. Alors, sur leurs pas et animée par la même passion, j’ai entrepris des études en histoire et entamé mes premières fouilles estivales dès l’âge de 15 ans. J’en garde de très bons souvenirs, d’autant que ce contact avec le terrain et la réalité aide à ancrer mes connaissances, pour mieux les partager, stimuler la découverte et la réflexion.

Le mystère demeure

C’est ce qui m’enthousiasme : nourrir la curiosité des visiteurs. La visite de Gavrinis est, au-delà de la seule promenade touristique, un véritable parcours intellectuel. J’aime citer Prosper Mérimée : “Gavrinis est une série de lignes droites, courbes, brisées, tracées et combinées de cent façons différentes”. Autant de combinaisons que d’interprétations possibles. Autant de combinaisons que de personnes différentes. Je ne suis pas là pour livrer une interprétation du site, mais pour guider le visiteur dans son appropriation personnelle du site. Et il faut savoir qu’on revient de Gavrinis avec plus de questions que de réponses. Est-ce réellement une tombe ? N’est-ce pas autre chose ?
Mais quoi ? Pourquoi une telle débauche ornementale ? Le mystère demeure. Même si le monde contemporain exige de penser dans la rationalité, de ne rien laisser à l’inconnu et au doute, face à Gavrinis, il convient néanmoins d’accepter l’absence de réponses. Évidemment, une ou deux personnes se montrent occasionnellement récalcitrantes : mais en fait, on ne sait rien de ce site ! Fort heureusement, la majorité des visiteurs apprécie de repartir avec un point d’interrogation au-dessus de la tête.

Gavrinis raconte la vie

Le patrimoine n’exprime pas seulement un aspect monumental, mais dévoile le sens de l’humain. Derrière ces monuments très beaux, derrière la richesse et la rareté de ces stèles gravées, nous découvrons des êtres humains : des artistes et bâtisseurs néolithiques avec leurs émotions, leur envie de faire passer un message, leur désir de partager des idées, des gens avec un cœur qui bat et des pensées plein la tête. N’oublions pas que ce sont des gens comme vous et moi, à la différence près qu’ils ne vivaient pas dans le même environnement et s’adaptaient aux moyens de leur 
époque.

                      « Derrière ces monuments très beaux, il y a des gens avec un cœur qui bat et des pensées plein la tête »

Qu’ils soient jeunes, âgés, hommes, femmes, enfants, professeurs, artistes, architectes, maçons, tailleurs de pierre, etc. tous les visiteurs d’aujourd’hui se sentent proches de ces peuples reculés, et se reconnaissent en eux sous de multiples facettes : soit par le monument, soit par leur mode de pensée, ou encore par leur métier. Les vécus, les histoires, les interprétations se mêlent et s’entremêlent ainsi avec chacune des stèles.

Une femme en pleurs

De belles rencontres entre les hommes d’aujourd’hui et ceux d’autrefois. De belles rencontres de profils, de personnalités, d’histoires et d’origines. Certaines sont particulièrement poignantes…

Je me rappelle, en effet, un monsieur, assez intellectuel. Après la visite, il ne voulait plus sortir du monument. Il disait ressentir pleinement l’émotion des artistes néolithiques qui, il y a des milliers d’années, ont gravé chacune de ces pierres. Particulièrement remué, il ne voulait plus sortir du monument. Je lui ai dit : “Écoutez, monsieur, restez une heure de plus, ce n’est pas grave, vous prendrez le bateau suivant”.

Une autre fois, une femme âgée, élégante, une femme de lettres, est arrivée accompagnée de ses petits-enfants. Elle avait fêté ses 99 ans et voulait voir Gavrinis une dernière fois. J’étais profondément touchée, je savais qu’elle venait dire un dernier au revoir au monument.

        « C’est l’un des plus beaux remerciements, lorsque les enfants repartent en ramassant des cailloux : Et celui-ci madame, il est intéressant ? »

Je me rappelle également une femme d’environ 65-70 ans. Au bras de son mari, elle avait un visage triste et plus on s’approchait du monument, plus les larmes perlaient et coulaient le long de ses joues. Son mari la soutenait avec beaucoup de bienveillance et de réconfort. J’en ignorais la raison et ne pouvais m’immiscer dans ses tourments. Pourtant, en arrivant face au cairn, elle me dit : “Vous savez, Gavrinis c’est toute ma vie, j’ai vécu toute mon enfance sur cette île, j’ai appris à marcher devant ce cairn. Et là, je le revois, après quarante ans. Je retrouve les lieux de mon enfance”. Elle appartenait à la famille Le Voiturier, les habitants de l’île dans les années 1920-1930. 

Et que dire des enfants ? Ils voient un grand monument en pierre, ils voient les gravures et échafaudent leurs propres théories : “Il s’agit d’arcs-en-ciel, non de personnages, non d’empreintes digitales, et pourquoi pas des oreilles de Mickey !” Ils s’intéressent aux outils, aux objets de reconstitution et à la fonctionnalité de chaque instrument. Ils ont encore la curiosité de s’émerveiller et la naïveté pour poser des tas de questions, souvent pertinentes. Surtout, ils s’autorisent à ne pas savoir. Certains m’ont déjà dit : “Non, on ne peut pas savoir ce que c’est, on ne sait pas ce que ça veut dire, donc ce qui est bien, c’est qu’on a droit d’imaginer ce qu’on veut, c’est ça qui est bien. On peut imaginer, on a le droit d’imaginer”.

6 000 bougies

Alors que certains s’interrogent sur le lieu même en tant que tombe, voire s’effraient à l’idée de la mort, d’autres s’imaginent déjà archéologue. C’est d’ailleurs l’un des plus beaux remerciements, lorsque les enfants repartent en ramassant des cailloux : “Et celui-ci madame, il est intéressant, de quelle roche s’agit-il ?”, et “Comment devient-on archéologue ?” Et d’autres encore peinent à considérer l’échelle de temps, notion qui leur échappe complètement. Alors, je m’efforce de les aider à se situer :
“Le monument a été construit il y a 6 000 ans, si c’était son anniversaire aujourd’hui, il aurait six mille bougies à souffler, rendez-vous compte !”

Et ces enfants repartent plein d’entrain pour raconter à leurs parents ce qu’ils ont vu et compris. Parfois, ils reviennent en famille, mais souvent, ils reviennent plus grands en conservant le souvenir de leur première visite.

Les enfants d’aujourd’hui sont nos adultes de demain. C’est pourquoi, le goût du patrimoine se transmet dès maintenant.