Paysages de Mégalithes de Carnac et du Sud Morbihan

Actualités

21 janvier 2015

Portrait d'Hervé Corlobé – Vivre avec les mégalithes

Enfant, il racontait la légende de la Table des Marchands. Aujourd’hui, il continue de faire découvrir les sites mégalithiques aux passagers qu’il emmène sur une des vedettes qui font la liaison entre les îles.

 

                       « C’était un lieu de promenade et de fêtes ». 

 

« Il était une fois un empereur romain qui s’insurgeait contre les idoles païennes. Un jour, il décida de les supprimer toutes jusqu’à s’en prendre au grand menhir de Locmariaquer, qu’il brisa avec fracas ! Il était une autre fois la tempête. Son souffle grognait avec autant de force que de véhémence. En ces temps anciens, les stèles beaucoup plus nombreuses se tenaient alignées les unes à côté des autres, mais ne purent résister à la violence de la foudre et des éléments. Le courroux céleste finit ainsi par faire vaciller une pierre avant de les ébranler toutes ! À moins que cette manifestation divine ne se soit exprimée par un tremblement de terre…”

Tels auraient pu être les propos tenus, il y a une quarantaine d’années, par Hervé Corlobé. Du haut de ses 12 ans, comme sa bande de copains qui l’accompagne, il gagne alors son argent de poche en disant “la légende”. Pour cela, ils se partagent le territoire de la Table des Marchands avec d’autres groupes de gosses et Jeanne-Marie, une pauvre vieille dame, toute de noire vêtue et coiffée d’un fichu breton. Chaque bande possédait effectivement son propre territoire, et gare à celui qui venait empiéter sur celui du voisin !

Carambars et pétards

“Entre mai et fin septembre, quand nous n’étions pas à l’école ou en train de faire des bagarres dans la vase sur la côte, nous passions nos journées à dire la légende”, raconte Hervé Corlobé. “Dire la légende”, signifiait accompagner les groupes de visiteurs pour les guider sur le site avant de leur quémander une petite pièce. “Tout était bien orchestré : nous passions chacun notre tour, suivant un circuit bien précis. Et nous gagnions beaucoup d’argent, avec lequel nous achetions carambars, bonbons et autres pétards !”

“Quant à nos histoires, nous n’inventions rien. C’étaient les discours et hypothèses scientifiques de l’époque.” Le rapprochement entre la dalle de Locmariaquer et celle de Gavrinis n’avait, par exemple, pas encore été établi. “J’élaborais mon discours à partir des connaissances transmises par mon grand-père”, un érudit local passionné de mégalithisme, qui passait la majeure partie de son temps à lire et à apprendre.

Les connaissances scientifiques ont progressé et ont permis d’élucider certaines hypothèses quant aux éventuelles fascinations des néolithiques pour les astres et les marées. En revanche, la question de la mort n’a pas levé le voile du mystère. Diverses interprétations circulaient. Chacun choisissait celle qui lui plaisait le plus ou l’hypothèse qu’il estimait la plus plausible. “Il y a une stèle gravée. Aujourd’hui, les scientifiques s’accordent à dire qu’ils distinguent des crosses, symbole de pouvoir. Avant, nous parvenions à imaginer des épis de blé nourris par le soleil que représente le disque central. Pourquoi pas ? Ne s’agit-il pas des premiers peuples d’agriculteurs sédentaires ?”

                        « Nous passions chacun notre tour, suivant un circuit bien précis. Et nous gagnions beaucoup d’argent, avec lequel nous achetions carambars, bonbons et autres pétards ! »

La visite du prince Charles

Quoi qu’il en soit, à une époque pas si lointaine, on n’accordait pas aux sites mégalithiques la même valeur qu’aujourd’hui. Ils ne mobilisaient aucunement les foules, et comment ne pas être tenté de faire usage de ces amoncellements de cailloux ? Les Romains déjà s’en servaient pour construire des routes. Les paysans les ont utilisés pour créer des talus ou bâtir des maisons. Puis, les sites ont été investis comme terrains de jeu. “Maintenant, il y a beaucoup trop de monde. Mais quand j’étais gamin, on circulait dans le bourg comme on voulait, à n’importe quel âge, comme à Hoëdic aujourd’hui. Et aux beaux jours, on partait à vélo passer la journée à la Table des Marchands. On disait qu’on allait au groc’h. On passait notre temps là-bas. C’était un lieu de promenade, de balade, de fête.”

Tous les ans, le 15 août, était organisée la fête de l’équipe de foot, avec le podium dressé sur la Table des Marchands. “Je me souviens qu’une année, le bagad de Quimper était venu faire un spectacle magnifique et tous dansaient sur la Table des Marchands devant 2 000 ou 3 000 personnes ! Une autre fois, nous avons eu la visite du prince Charles. Nous étions une cinquantaine de gosses perchés sur le grand menhir, rien que pour le voir.” 

                       « On sait maintenant qu’il faut protéger ces monuments. On ne peut pas laisser entrer et sortir les gens là-dedans comme dans un moulin. »

Autre temps, autres mœurs, les préoccupations de la société locale ont bien évidemment évolué. Autrefois, la vie de tous se centrait sur des considérations fonctionnelles essentielles. La société actuelle dispose davantage d’accès aux connaissances pour porter un regard curieux et intéressé sur les vestiges mégalithiques, en tant que témoins de la mémoire d’un peuple ayant vécu ici il y a     5 000 ans. “On sait maintenant qu’il faut protéger ces monuments. On ne peut pas laisser entrer et sortir les gens là-dedans comme dans un moulin. Regardez la dalle ogivale de la Table des Marchands : le mot gazelle y est gravé. Des recherches auraient établi un lien avec le nom d’un bateau ayant fait escale à Locmariaquer il y a cent cinquante ou deux cents ans. Pendant ce coup de relâche, un membre de l’équipage aurait gravé le nom du bateau pour marquer son passage. On peut se dire que, maintenant, cette inscription fait partie de l’histoire, mais on peut surtout se dire que ces sites doivent être valorisés et protégés.”

“Pierre de tonnerre”

C’est ensuite sur l’eau que le gamin devenu adulte a continué, pendant trente-cinq ans, à commenter les sites mégalithiques. Et à donner envie à ses passagers de venir les visiter, à bord des vedettes touristiques assurant les liaisons vers Belle-Île, Houat et Hoëdic, ou autour du golfe du Morbihan. Aujourd’hui, Hervé continue son métier de “passeur” entre Larmor-Baden et Gavrinis. Il emmène, à bord de son Men Gurun, près de 27 000 passagers chaque année vers le “plus beau site mégalithique”. “J’ai choisi ce nom car il signifie pierre de tonnerre”, comme les anciens nommaient les haches de pierre de travail, auxquelles ils attribuaient des vertus magiques et protectrices contre le tonnerre et la foudre. Beaucoup ont été portées par les Bretons mobilisés en 1914 comme des talismans, des grigris. Aujourd’hui, Hervé avoue avoir conservé son côté “chauvin et un peu rêveur” et aime imaginer que sa famille, ancrée ici depuis des générations, aurait quelques liens de parenté avec les hommes et femmes du néolithique, encore à l’origine de tant d’histoires.